« Pour raison nucléaire garder, vive le DARI ! » par Georges Charpak.

LE MONDE | 02.06.2000 à 00h00 • Mis à jour le 02.06.2000 à 00h00 | Par
PAR GEORGES CHARPAK

Dans un futur qui, à plus ou moins long terme, est menacé du tarissement des ressources énergétiques basées sur le charbon ou le pétrole, il est normal que de grands espoirs aient été fondés sur l’énergie nucléaire. Mais la production massive de corps radioactifs artificiels qui accompagne cette forme d’énergie soulève aujourd’hui des interrogations et des inquiétudes quant aux dangers présentés par l’adoption massive de cette source d’énergie.

Le problème majeur à présent pour l’industrie nucléaire est de montrer qu’elle est capable de gérer, de façon satisfaisante pour les générations à venir, les déchets radioactifs des centrales nucléaires et de maintenir à zéro les risques de catastrophes type Tchernobyl.

Il est essentiel de prendre en compte l’irradiation à laquelle sont soumis les humains, indépendamment de l’énergie nucléaire, et c’est là qu’apparaissent les pièges.

La mesure de la radioactivité est extraordinairement sensible. On peut déceler un atome unique qui se désintègre, alors qu’il faut le poids de millions de milliards d’atomes pour émouvoir la balance la plus sensible. Cette propriété a permis à la radioactivité de féconder des sciences comme la biologie, la médecine, l’archéologie, en les dotant d’outils irremplaçables.

On peut déceler des contaminations radioactives bien plus faibles que celles qui proviennent des corps radioactifs fossiles naturels qui imprègnent notre planète et nos propres tissus, et qui font que nous baignons toujours dans un imperceptible bain de radiations. Cela n’a pas empêché la matière vivante de se développer pendant les trois derniers milliards d’années et cela ne joue aucun rôle sur notre santé.

J’ai conscience de heurter une conviction affichée par les groupes politiques qui se sont donné pour mission l’élimination de l’industrie électronucléaire. Mais la prise de conscience du niveau de radiations incontournable auquel est soumise la race humaine est indispensable pour juger de ce qui relève de la peur superstitieuse, d’une propagande intéressée, ou d’une crainte légitime des incidents ou accidents qui accompagnent l’usage de sources de rayonnements, à usage industriel ou médical.

L’irradiation de notre corps par les éléments radioactifs naturels qui sont présents dans nos tissus me semble un étalon parfait pour apprécier la nuisance de sources radioactives artificielles.

Il est puéril de s’inquiéter de tout événement ou accident qui produit une irradiation inférieure, d’autant plus que, pour un Français, cette irradiation est 10 à 30 fois plus faible que celle qui provient des sources de rayonnements naturels extérieurs à notre corps, principalement des roches, ou des rayons cosmiques qui nous tombent du ciel.

La grande variabilité est d’origine géographique. Elle est due à la répartition très inégale, dans les roches répandues sur la terre, des corps radioactifs fossiles, uranium, thorium ou potassium.

L’extrême prudence qui entoure l’industrie nucléaire a conduit les législateurs à imposer comme limite à l’impact de l’industrie électronucléaire sur les populations le tiers de l’irradiation naturelle en France. Les contaminations radioactives liées à cette industrie, qui sont en moyenne inférieures au centième de l’irradiation naturelle, donnent lieu à des débats parfois difficiles à saisir pour les citoyens. Les raisons en sont multiples : complexité des unités de mesure servant à caractériser l’importance d’une contamination, incertitudes quant aux effets des rayonnements et, enfin, passion politique.

Je propose donc, avec mon collègue Richard L. Garwin, membre de l’Académie des sciences des Etats­ Unis, d’introduire une nouvelle unité d’irradiation qui permettra aisément d’évaluer la gravité de tout incident ou accident donnant lieu à une contamination. Cette unité est le DARI (pour dose annuelle due aux radiations internes). L’irradiation de nos tissus par les corps radioactifs que nous recelons toujours étant en effet l’étalon le plus stable pour les humains.

Ces corps radioactifs sont le potassium 40 et le carbone 14. Le premier est un résidu des fournaises nucléaires stellaires qui ont produit la matière terrestre il y a plus de cinq milliards d’années. Le carbone 14 est produit par des réactions nucléaires induites dans l’air par les rayons cosmiques. Ceux­ci arrosent la terre et proviennent surtout des réactions nucléaires produites en haute atmosphère par des protons énergiques venant de la galaxie. Leur intensité croît avec l’altitude. Ils provoquent dans l’air la transmutation de l’azote en un carbone radioactif, le carbone 14, dont la vie moyenne est de cinq mille ans et qui se présente sous forme de gaz carbonique. En raison des échanges avec les êtres vivants, il imprègne les tissus corporels. C’est, avec le potassium 40, l’acteur principal de l’irradiation interne.

Pour un être humain de 70 kilos, il contribue à 4 000 désintégrations par seconde, soit 4 000 becquerels, ce qui donne avec le potassium un total de 10 000 becquerels. Mais en raison des particularités des rayonnements qu’il émet, il contribue dix fois moins à l’irradiation des tissus que le potassium.

La signification du becquerel est simple : il s’agit de l’activité d’une source dont un atome se désintègre par seconde. Nous pouvons donc l’utiliser en ayant conscience qu’il s’agit d’une radioactivité extraordinairement faible. Mais nous pouvons ignorer toutes les autres unités communément utilisées, incompréhensibles pour les non­spécialistes. Qui est familier avec le sievert, irradiation déposant 1 joule par kilogramme de tissus, pondérée par un coefficient tenant compte de la nature du rayonnement et de l’organe irradié ? Le tableau ci­dessus montre l’importance relative de quelques sources d’irradiation.

Méfions-­nous des chiffres ! Un bain dans de l’eau à 30 degrés est agréable. Un bain dans de l’eau à 90 degrés est mortel. L’effet d’une augmentation de température de 1 millième de degré est négligeable, que ce soit à 30 degrés ou à 90 degrés. Certains veulent nous terroriser en matière d’irradiation, avec l’équivalent d’une augmentation de température de 1 millième de degré !

Comparer les effets d’un incident de contamination avec ceux des corps radioactifs naturels que nous portons permet de savoir s’il a un effet significatif ou de sourire si une propagande prétend l’amplifier de façon exagérée.

Si nous devions prêter attention aux dangers dus aux radiations naturelles et étendre cette attention craintive à toutes les sources de danger de même niveau, nous paralyserions la plus grande partie de l’activité humaine.

Il faudrait raser les murs, en évitant les bordures de trottoir en granite qui sont plus radioactives que le sol de La Hague ! Il faudrait éviter les séjours prolongés en montagne, en raison des rayons cosmiques dont l’intensité croît avec l’altitude ! Il faudrait chasser de nos maisons les fumeurs, même occasionnels. Il ne faudrait surtout pas vivre dans des villes où les particules sortant des pots d’échappement massacrent, en raison de leur effet cancérigène, des milliers de personnes par an ! Or, en 2050, les deux tiers des habitants de la planète vivront dans les villes.

J’ai été frappé par la dénonciation bruyante de la radioactivité contenue dans la laine de verre produite par une nouvelle usine de Saint­Gobain, dont le niveau de radioactivité naturel provoquait une irradiation qui se situait justement au niveau du centième de DARI. La récente découverte de la radioactivité des sables d’une plage de la Méditerranée, l’Espiguette au Grau­du￾Roi, a tourné à la farce lorsqu’il est apparu que l’activité était due au sable apporté par le vent. La découverte de la même intensité radioactive artificielle aurait entraîné une panique soigneusement orchestrée et la ruine de la station balnéaire.

L’adoption du DARI éliminerait totalement les problèmes nés d’incidents surmédiatisés, sans proportion avec leur impact réel sur la santé publique.

PAR GEORGES CHARPAK

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