Pourquoi on ne rouvrira pas la centrale de Fessenheim

Quelques réflexions sur la réactivation de Fessenheim.

Sur le redémarrage de Fessenheim, c’est techniquement possible, tant que rien d’irréversible n’a été commis, sur les cuves et les CPs, les deux unités tournaient en effet comme des horloges jusqu’ à la chute des grappes. Les composants majeurs remplaçables, dont les Générateurs de vapeur, ont été remplacés, et ne constituent donc pas autant de chausse-trapes cachés.

L’obsolescence d’autres équipements, tels que (non exhaustivement) les matériels électriques ou le contrôle commande, n’est pas spécifique à Fessenheim et la centrale bénéficierait d’opérations concernant bien d’autres unités du parc nucléaire.

La vraie question à se poser est donc : « à quel coût ? » bien au-delà du seul aspect financier, et « avec quel bénéfice ? », dans le nouveau contexte de relance générale du nucléaire.

Il est pourtant certain que les 1800 MW remis sur le réseau, coûteraient moins cher et arriveraient plus tôt que leurs équivalents, via les nouveaux EPR, à condition que la perspective de fonctionnement conférée soit au moins de 20 ans supplémentaires, ce que le niveau d’irradiation des cuves permet a priori, or c’est le vrai déterminant en la matière.

Mais à même imaginer cette perspective acquise, le chemin à parcourir est semé d’embûches.

Il faut se rappeler qu’EDF n’avait pas voulu engager les travaux de mise à niveau réglementaire permettant de satisfaire aux conditions de la VD4, et c’est pour cela qu’on ne pouvait plus poursuivre l’exploitation (ce qui permettait, au passage, de dire que c’est EDF qui, de facto et de jure, avait fermé Fessenheim..).

Deux raisons (au moins) à cela :

D’abord la lecture politique du contexte de l’époque, qui ne permettait guère d’imaginer que le gouvernement revienne sur sa décision ….et c’est bien ce qui est advenu, même si on peut dire qu’il s’en est fallu de peu pour que, ledit contexte ayant rapidement évolué, l’issue ait été différente.. dommage !

Ensuite, parce qu’EDF craignait de ne pas pouvoir valoriser un investissement significatif, qui supposait la durée, alors qu’on pouvait augurer un durcissement des critères de sûreté tel que le barrage de la prochaine révision décennale (VD5) aurait été difficile à franchir.

Se serait en effet probablement posée, avec davantage d’acuité, la question de la tenue au séisme et de la protection de la nappe phréatique, les modifications à envisager pouvant être très conséquentes, voire rédhibitoires.

Mais là aussi, le « toujours plus », n’est pas aussi certain que dans un contexte où, renchérir le coût de l’outil nucléaire, faisait clairement partie d’une stratégie politique de discrédit.

Reste qu’aujourd’hui, nonobstant les éléments rappelés, arrêter Fessenheim, apparaîtrait à contre-courant (sans mauvais jeu de mots)…mais revenir en arrière, même si, encore une fois, c’est encore possible au plan technique, ne va pas sans obstacles.

Redémarrer Fessenheim, dans une Alsace qui demeure très écolo (les éditos des DNA en attestent régulièrement) n’irait pas sans poser problème.

La difficulté constatée de faire avancer l’idée même de « Technicentre » à Fessenheim (car c’est encore du nucléaire !!), sans même parler de l’accueil, plus que réservé, fait au projet de construction de SMR(s) sur le site, montrent que, bien que l’on constate un retournement de l’opinion en faveur du nucléaire, le syndrome NIMBY reste fort.

Il est peu probable d’ailleurs que, même les parlementaires « pro-nuc »de la région, ceux -rares- qui s’étaient vraiment battus contre la fermeture du site, soutiendraient un projet de redémarrage, si risqué politiquement à leurs yeux. Tout juste soutiennent-ils le « Technicentre », au nom de l’emploi local.

Cela, sans parler de la réaction des riverains germains qui verraient ainsi bloquée leur avancée victorieuse vers la dénucléarisation totale du sillon rhénan.

Même non affiché tel, il est clair que la fermeture de Fessenheim avait été un engagement pris devant le gouvernement allemand (sans qu’on n’en connaisse d’ailleurs les éventuelles contreparties) et que le fait qu’E.Macron ait dû finalement honorer une promesse de F. Hollande, tient sans doute à cela.

Symétriquement, il serait très difficile de faire machine arrière (où plutôt machine avant..) sans créer un casus belli avec notre voisin, qui saurait facilement réunir à sa cause ses habituels affidés et même élargirait le cercle.

Par ailleurs, un tel projet ne pourrait être porté que par un nouveau président, car on voit mal E.Macron, qui vient déjà de manger son chapeau sur le nucléaire, s’engager, encore plus, dans un combat où il n’aurait que des coups à prendre (un tel retournement serait qualifié d’absolue versatilité d’un côté, et de trahison consommée de l’autre).

Plus généralement, « vendre » le projet à l’opinion publique n’irait pas de soi, même avec les meilleures raisons du monde, la cure de jouvence de « la plus vieille centrale » pouvant être vue comme un palliatif et non comme une mesure techniquement rationnelle.

Le risque est même grand de voir une relance de la politique du nucléaire, toujours fragile par essence, polluée par des débats publics sur le redémarrage de Fessenheim, les opposants ayant beau jeu de pointer la toute-puissance d’un lobby opportuniste en diable et ne renonçant à rien.

Pour la dimension technique, justement, il faudrait engager des études spécifiques au site, puis approvisionner des matériels nécessaires et enfin réaliser d’importants travaux, le tout étant précédé des enquêtes publiques afférentes, avant d’obtenir, le cas échéant, les autorisations réglementaires, car tout est caduque.

Les possibilités d’attaques juridiques de ces procédures (pour parties inédites, car on réactive une installation réglementairement arrêtée…) sont certainement nombreuses et on peut faire confiance à Greenpeace and Co, pour les exploiter à fond et étaler des griefs, même mal fondés, sur la place publique.

Il y a également fort à parier que dans l’intervalle, la fenêtre de tir favorable au nucléaire (et qui doit beaucoup à une campagne électorale où de Président futur candidat sera forcément opposé, au second tour, à un candidat pro-nucléaire) se sera refermée, entre autres parce que l’EPR de Flamanville aura, au mieux, démarré dans la douleur, prêtant le flanc à des critiques largement justifiées, mais surtout, établissant définitivement la suspicion sur la technologie (sans parler ni du faux départ d’Olkiluoto, ni des ennuis de Taishan..).

A contrario, les délais affichés pour la mise en service des EPR et qui paraîtront incroyablement longs (au point de crédibiliser la critique -souvent entendue- que les EPR arriveront , au secours du climat, comme arrivent les carabiniers), pourraient justifier qu’on engage sans tarder la restauration de Fessenheim.

Au plan pratique, on saurait rapatrier les éléments devenues «spares » pour d’autres centrales et reconstituer les équipes, quitte à solliciter temporairement les « anciens » pour initier les « nouveaux », rien ne paraît donc impossible…lequel mot, c’est bien connu, n’appartient pas à notre langue…

Personnellement, pour connaitre un peu l’installation, sa technique son histoire et donc son potentiel, je souhaiterais évidemment la voir reprendre du service et je reste convaincu qu’une vraie volonté politique permettrait d’y parvenir, mais je crains que ce soit la condition « sine qua non » la plus difficile à réaliser, la crainte d’une victoire à la Pyrrhus étant patente.

Gérard Petit

NDLR : Ajoutons que la disponibilité des ingénieurs de l’ASN, IRSN Framatome, EDF et sous-traitants ne serait pas acquise et risquerait les délais déjà fragiles pour construire 14 EPR, et a fortiori 50 EPR.

Pour en savoir plus : notre blog ici

Et sur twitter : @SFessenheim

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